Histoire du Rugby à XIII en France

 

 


Dès 1912 les Anglais envisagent d’exporter le Rugby Leagueen France, un de leurs dirigeants ayant rapporté, à la suite d’un voyage dans le sud-ouest, avoir constaté que, le rugby à XV français procédant à des paiements de joueurs, cela devrait y permettre l’implantation du rugby professionnel. La Grande guerre passée, on projeta en 1921 un Angleterre-Australie pour le public parisien. La puissante FFR s’y opposa en faisant interdire tout terrain pour cette démonstration d’un sport qu’elle considérait déjà comme une menace. Mais en 1933, très affaiblie par son exclusion du Tournoi des V nations, essentiellement pour non-respect du strict amateurisme alors exigé des rugbymen, la FFR ne put faire obstruction à cette même affiche treiziste. Ce fut un succès considérable, tant la découverte de ce rugby dynamique et sans temps morts fit sensation auprès de la presse comme du public : l’implantation du rugby à XIII en France devenait inéluctable. Affolée par cette concurrence mortifère, la FFR chercha grâce auprès des Britanniques en radiant des joueurs de grande notoriété, connus pour « émarger » sous la table, comme Jean Galia qui avouait ouvertement vivre du rugby. De plus, tout rugbyman qui s’essayait au néo-rugby treiziste était, sur le champ, radié de la FFR avec extension à tous les sports amateurs…

 

Le 6 avril 1934, la Ligue française de rugby à XIII déposait ses statuts à Paris et y organisait, le 15 du même mois, un France-Angleterre (21-32) joué à guichets fermés devant les 20000 spectateurs du stade Buffalo, enthousiasmés par un match dynamique, ponctué de onze essais… De ce moment, la FFR n’aura de cesse, et toujours actuellement, de tout faire pour s’opposer au développement du XIII.

 

Malgré tous ces barrages dressés contre lui par le lobby quinziste – comme ceux, institutionnel, d’être rejeté par le CNS et, logistique, de se voir empêché d’utiliser nombre de terrains – le « néo-rugby » finira par s’imposer, notamment grâce à Léo Lagrange (agrément de l’Etat en janvier 1938). Au printemps 1939, dans un contexte général de sport français déclinant, le « XIII de France » devient la toute première équipe tricolore à battre les Anglais sur leur sol. Un tel succès généra rancœur et jalousie, non seulement au sein du rugby orthodoxe mais également au sein du très conservateur mouvement sportif français. Le XIII était perçu comme idéologiquement subversif en ce que son professionnalisme modéré s’organisait autour d’un contrat renouvelable chaque année, lequel exigeait des joueurs d’élite d’avoir un métier « à la ville » : le treiziste avait donc deux sources officielles de revenus et payait taxes et impôts en conséquence. Ce contrat novateur mettait en avant l’autonomie du joueur, en total contrepoint avec le professionnalisme absolu et inféodant du Football français (1932) qui le liait jusqu’à l’âge de 35 ans à la seule volonté de son président de club.

 

Ce ressentiment refera surface en s’exprimant dès le début du régime de Vichy par l’interdiction de pratique du XIII (octobre 1940), laquelle sera suivie de la spoliation et de l’éradication de ce sport prononcées par un décret signé de Pétain (décembre 1941). Il est vrai que nombre de dirigeants quinzistes, comme le colonel Pascot, furent de zélés serviteurs de l’Etat maréchaliste. Ainsi, le XIII sera-t-il exclu du processus de mise en place à grande échelle du système sportif français, lequel se muera à la Libération en ministère de la jeunesse et des sports. Le XIII ne sera donc pas inscrit au cursus de formation des enseignants d’EPS que définissent les instructions officielles du 1erjuin 1941 qui installeront jusqu’à nos jours le « cinq majeur des sports co » : Football, XV, Volley, Basket ainsi que le Hand-Ball (ce dernier importé par l’occupant).

 

La guerre terminée, le XIII devra – de manière très contre intuitive – entrer en résistance pour assurer son redémarrage. Aussi, le retour de la pratique treiziste sera-t-il étatiquement assujetti à un changement imposé d’appellation : en instaurant le « jeu à XIII » (JO, 22 avril 1949) comme un nouveau sport, on empêchait les treizistes de bénéficier de l’ordonnance du 2 octobre 1943, prévoyant la restitution des biens et des droits aux associations ayant souffert de Vichy. Le rugby à XIII était ainsi retiré de l’histoire, mais ses anciens dirigeants et joueurs reprirent le flambeau et parvinrent à lui redonner lustre et ampleur lors des années cinquante. Autour de l’emblématique figure de Puig-Aubert, l’éblouissante tournée aux antipodes de 1951, dont on parle encore aujourd’hui en Australie, sera suivie d’une série de victoires contre toutes les grandes nations treizistes ainsi que d’une finale de Coupe du monde (première du genre, organisée en France) en 1954.

 

Mais, au-delà des années soixante, le non renouvellement des cadres (joueurs, dirigeants, sympathisants…) – dû à l’insidieux prolongement de Vichy qu’est encore à ce jour l’absence du XIII à l’école – doit être perçu comme la raison majeure de l’étiolement de ce sport en France. Aussi, au début des années soixante-dix, le XIII est-il en incontestable perte de vitesse. La FFR va en profiter pour tenter de réaliser l’étouffement que Vichy n’avait pu inscrire dans la durée par manque de temps. C’est ainsi que, encore sous l’égide de l’Etat, sera imposé au XIII un protocole (mai 1972) lui interdisant d’aller chercher au XV les joueurs que ni l’école, ni l’université ne pouvaient lui fournir. De plus, en instaurant l’âge de transfert libre entre les deux sports à tous les joueurs (sauf internationaux) de moins de 21 ans, le riche rugby à XV s’autorisait à dépouiller son adversaire, exsangue, sans aucune contrepartie.

 

Dans un nouveau réflexe de survie, la FFJ XIII de René Mauriès décida de mettre en place une politique effective de formation de ses propres joueurs. Dès 1977, des résultats probants seront obtenus y compris dans les matchs internationaux. Les Australiens, champions du monde en titre, seront même battus par deux fois en 1978. Anglais, Gallois et Néo-zélandais connaîtront le même sort entre 1979 et 1981 : ceux que l’on appelle « les enfants du protocole » redorent brillamment le blason treiziste. Et ce au moment même où le XV de France n’arrive pas à gérer sa retentissante première victoire en terre néo-zélandaise contre les All Blacks, le 14 juillet 1979 à Auckland : en effet, le Tournoi des V nations du printemps 1980 le voit finir dernier ex-aequo, puis à l’automne suivant se faire étriller, à Paris, par les Springboks sud-africains, juste avant d’être humilié par la Roumanie. Les media tournent alors les yeux vers cet autre rugby, celui qui réussit malgré « tout » à s’en sortir par lui-même : la presse vante les résultats treizistes ainsi que la méthode pour y parvenir et la télévision (Antenne 2) décide, grande première, de retransmettre en direct la finale du championnat de France, annoncée pour le 17 mai 1981.

 

Face à ce dangereux retournement de situation, le président de la FFR va tenter de reprendre la main : non seulement il va y parvenir mais, bien au-delà de ses calculs, le XIII en finira par se tirer une balle dans le pied ! En grand secret, Albert Ferrasse organise pour la fin 1980, le passage à XV du plus grand joueur treiziste français du moment : reconnu comme le meilleur trois-quarts centre du monde, Jean-Marc Bourret, « Soulier d’or Adidas », ne pouvait logiquement pas intégrer les rangs quinzistes, non seulement en raison des stricts règlements amateurs qui considèrent alors tout treiziste comme infréquentable professionnel, mais également du fait du « protocole », totalement bafoué en l’occurrence. Or, l’Etat – qui en était le garant – n’intervient pas. Mieux : disqualifié par les instances quinzistes internationales, Bourret sera ensuite requalifié… grâce à l’intervention du ministère des sports. L’affaire fait grand bruit et met en ébullition le mouvement treiziste, dorénavant sans protection, au point d’en déstabiliser le fonctionnement fédéral. Les ténébreuses conséquences internes au XIII de cette « affaire Bourret » conduiront à ce que la France entière soit témoin de cette catastrophique finale de mai 1981 qui se termina, au bout de moins de cinq minutes de jeu, dans une regrettable bagarre générale.

 

Cela survint au moment précis du retour de la Gauche au pouvoir, moment que bien des treizistes attendaient. Du fait de la connotation « classe modeste » de leur sport, beaucoup pensaient que le nouveau pouvoir, à l’image du Front populaire, permettrait au XIII de revenir sur le devant de la scène, notamment en clarifiant les responsabilités quinzistes sous Vichy. Mais on ignorait encore que François Mitterrand ne souhaitait pas vraiment revenir sur les années sombres, non seulement pour lui-même, mais également pour ne pas ternir l’image de figures emblématiques du parti, comme Marie-Thérèse Eyquem (égérie de Borotra en 1940 pour le sport féminin, secrétaire nationale du PS en 1975, décédée en 1978). Toutefois, le combat (qui dura huit ans) pour retrouver l’appellation légitime de rugby à XIII, initié en 1985 par le président fédéral Jacques Soppelsa, ministrable du PS, fut, dans ce contexte, un succès d’estime.

 

Depuis ce cataclysme télévisuel qui le relégua au rang de paria des media, le XIII tente de refaire surface avec de faibles moyens au regard de ses grands concurrents anglo-saxons contre lesquels, faute de réservoir, il ne parvient pas encore à obtenir les résultats qui lui redonneraient crédibilité. Et ce d’autant plus que le XV, passé pro, s’inspire de plus en plus du XIII en ce début de XXIesiècle.

 

Cependant, dans le sillage initiatique du PSG XIII de Jacques Fouroux (1995 et 1996), le succès qui ne cesse d’aller en s’affirmant, depuis 2006, de l’équipe professionnelle des Dragons Catalans, seule franchise hexagonale engagée en Super (Rugby) Leaguebritannique, est à ce jour la dernière étincelle susceptible de raviver la flamme treiziste tricolore.